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D’Ermenonville à Vernouillet.

Le Marquis de Girardin (6ème partie)

Une sépulture pour Girardin

Dans le cimetière primitif

Les premières lignes du testament que rédige Girardin le 21 mars 1808 révèlent, s’il en était encore possible d’en douter, combien il est a attaché à son ami et à sa terre d’élection : Je veux être enterré dans le cimetière de Vernouillet à côté de la tombe du citoyen Tautest mon ami, sans aucune cérémonie qu’un seul et simple service ordinaire.

A sa mort, survenue le 20 septembre 1808, ses dernières volontés sont exécutées. On l’enterre dans le cimetière primitif qui, comme il est habituel à l’époque, se trouve contigu à l’église. Une fois franchie la porte qui s’ouvre sur la placette, une croix se dresse au-dessus d’un socle de pierre. Au pied s’&tendent la tombe de Tautest et, près d’elle, celle de Girardin, séparée de la rue Chaude (actuelle rue Aristide Briand) par les premières maisons qui, sur la droite, escaladent la côte. Mais, depuis quelques années déjà, l’emplacement est condamné. Le préfet exhorte M. le Maire à établir un nouveau cimetière. Un enclos de 6 ares 23 centiares ne suffit pas à une population qui compte plus de 970 habitants et un taux de mortalité oscillant entre 26 et 30 décès par an. Le champ du repos mérite bien mal son nom : à chaque décès, on bouscule les anciens morts pour placer les nouveaux. La tombe de Girardin est elle-même menacée. Le seul moyen de faire cesser les murmures et les menées de habitants est de transformer ses 2 m² en concession perpétuelle. La famille l’obtient sans peine en 1824 : la commune a tant besoin d’argent ! Stanislas de Girardin, au nom de ses frères et sœurs, verse donc 120 francs pour les pauvres de Vernouillet et 1 080 au receveur municipal, sur lesquels la Fabrique obtient 500 francs pour l’église. Le marquis leur père ne peut que s’en réjouir là-haut, lui qui clôturait son testament par cette belle invocation en faveur de ses enfants : Je prierai le meilleur de tous les pères, pour qu’il daigne leur accorder une vie tranquille en ce monde et en l’autre, autant qu’ils le mériteront per leurs bons sentiments, car toute Bonté tend toujours les bras à ceux qui la reconnaissent de tout leur cœur, et marchent à Luy dans les voyes de la justice, de la droiture et de la loyauté.

Dans le cimetière primitif, les places restent précaires. Il convient donc de s’en assurer la propriété. Louise Tautest, seule survivante des trois sœurs, qui s’intitule alors Mademoiselle de Vernouillet, et son amie, Anne Félicité Doublet de Persan, acquièrent 9, 14 m² pour les dépouilles mortelles des personnes auxquelles la nature et l’amitié la plus sincère les avaient unies. L’acte, signé le 28 juillet 1830, précise : cette portion concédée est située à l’extrémité au levant du cimetière, en face de la porte d’entrée, et forme un quarré long, au milieu duquel se trouve la croix du cimetière. Là, reposent déjà Antoinette Tautest-Duplain, la plus jeune des sœurs, morte la première, à 33 ans, en 1797 ; le châtelain Joseph Tautest-Duplain, décédé en 1801, à 78 ans et, près de lui, son ami Girardin ; Marie Angélique, la sœur ainée, morte en 1821, à l’âge de 67 ans ; et Anne Nicolas Doublet, marquis de Persan, mort en 1829, âgé de 73 ans.

Après avoir acquis à perpétuité cette portion du vieux cimetière où repose sa famille, Louise meurt le 5 septembre 1832, à 69 ans, et y est elle-même inhumée. Son amie, Mlle de Persan, reste seule, propriétaire du château, sans héritier ni descendant. Passons pour le château. Mais les morts ? Qui s’occupera des morts, quand elle-même aura disparu ? Elle y songe. Puisque la commune veut acquérir du terrain pour y établir un nouveau cimetière, elle lui fait don de 11 ares, lieu-dit le Clos Thonnesse. En échange, elle reçoit un terrain de 76,25 M² qui représente la première concession autour de l’église, agrandie de deux petites portions. L’acte, daté du 19 février 1837, donne quelques précisions sur le lieu, faisant partie de l’ancien cimetière de Vernouillet, situé près de l’église, enfermant la sépulture de M. de Girardin, celle de M. et Mlles Tautest-Duplain, de M. le marquis de Persan, de Mme de Lohéac et autres personnes leurs amis. (Ici il faut parler d‘imprécisions…). La suite stipule qu’il s’agit d’un cimetière particulier pour Mlle de Persan elle-même, ses parents et amis, les propriétaires à venir du château de Vernouillet, leurs parents et amis.

La dernière survivante du groupe d’Ermenonville va chercher à son tour à assurer l’avenir des morts. Le 11 juillet 1844, Mlle de Persan abandonne la concession à son homme de confiance, Antoine Chevalier. Elle meurt le 3 janvier 1846 et y est enterrée come le seront aussi M. et Mme Chevalier.

Leur unique héritière est leur fille qui a épousé M. Tripet. Ce couple ne saurait posséder plus longtemps une partie de l’ancien cimetière, alors que, dès 1835, on a commencé à enterrer ailleurs. Pour dégager les abords de l’église, il leur faut céder la concession dont ils ont hérité. En échange, le 30 juin 1858, la commune leur offre la propriété d’un terrain de 13,6 mètres de long sur 5,50 mètres de large à prendre du nord au sud dans l’angle nord-ouest du cimetière de Vernouillet, situé lieu dit le Clos Thonnesse ou les Gloriettes, c’est-à-dire au-dessus de la partie du cimetière affectée à la sépulture de la famille Alexandre Pottier. La municipalité se charge du transfert des corps, de replacer la croix, les pierres tombales et la grille que la famille de Persan avait fournie. M. et Mme Tripet en gardent la clé, mais la commune veillera à l’entretien du mur servant de clôture au cimetière.

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Dans l’ancien cimetière

Tandis que les morts dorment en paix dans ce décor champêtre, les vivants se disputent. M. Tripet, petit-fils, envoie réclamation sur réclamation pour prouver qu’entre 1905 et 1914 sa concession a perdu 3 mètres de longueur. L’une des lettres qu’il adresse au maire, M. Hottot, le 9 octobre 1902, est particulièrement intéressante pour comprendre la dégradation subie par cette partie de l’ancien cimetière. La commune, explique-t-il, est responsable, tout comme un simple particulier, des dégâts qu’elle occasionne. Elle a démoli le mur qui séparait l’ancien cimetière du nouveau. Résultat : le sable, entraîné par les pluies, a recouvert les tombes de la famille de Persan, et l’eau, dévalant du nouveau cimetière, a affouillé la tombe du marquis. L’année précédente, une rigole s’est formée du côté de la tombe de la comtesse de Lohéac. Il a fallu un demi-mètre de pierre pour combler le trou, et la dalle, irrégulièrement soutenue, s’est brisée. A la place du mur qui faisait obstacle à l’eau des pluies, la commune a placé une grille. Mais au lieu de lui donner à l’ouest le même soubassement qu’à l’est et au sud, elle l’a fixée sur des socles trop espacés les uns des autres…

Quand André Martin-Decaen, le biographe de Girardin, fait à Vernouillet un pèlerinage sur sa tombe, que voit-il ? Il rapporte dans son livre, publié en 1912 : La pierre funèbre du marquis René de Girardin, ou plutôt celle qui doit être la sienne, est rongée, et l’inscription est effacée. Mais quand nous le vîmes par une belle journée de printemps, l’enclos où il reprose était tout parfumé de lilas et garni de pervenches fleuries, les pervenches aimées de Jean-Jacques.

C’est, à mon avis, se consoler trop facilement de l’incurie des lieux que leur poésie N’excuse pas. Martin-Decaen ne pouvait-il pas, quand il était temps encore, ameuter l’opinion, tancer le maire, jeter l’alarme auprès des descendants ? Les enfants du marquis, alors que Vernouillet, disputait à son bienfaiteur les 2 m² de sa tombe, n’avaient-ils pas cherché à acquérir une concession à perpétuité à la seule fin, écrivait Stanislas de Girardin, le 4 octobre 1823, d’obtenir la certitude bienfaisante que les restes du respectable auteur de nos jours ne seraient troublés que dans le cas où nous le ferions transporter à Ermenonville. Ils seraient alors déposés à perpétuité dans un monument que nous voulons faire élever à sa mémoire, dans les beaux jardins dont il a été le créateur.

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Il est vrai qu’Ermenonville aussi a changé de maître, mais les touristes parcourant le parc s’intéresseraient sans doute à la tombe du châtelain, plus encore qu’à toutes celles qu’il a fait élever dans ses jardins. On en compte au moins quatre : celle de Rousseau, celle du peintre Mayer qui mourut à Ermenonville en 1779, celle d’un jeune romantique qui se suicida en laissant ce message : Je vous supplie, au nom de ce qui est le plus cher à votre cœur, de me faire enterrer sous quelque épais feuillage, dans un de vos admirables jardins, enfin le cippe funéraire du peintre Gandat.

Tombe du peintre Mayer à Ermenonville:

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Tombe de l'inconnu:

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Ceci dit, pour mesurer l’injustice de l’histoire : le cimetière où est enseveli celui qui honorait d’une sépulture ses amis et même un inconnu n’est plus qu’une friche envahie par la végétation. Les orties et les ronces ont remplacé les pervenches qui consolait Martin-Decaen. Sur le socle de pierre découronné de la croix qui se dressait près de l’église dans le cimetière primitif, on a fixé les inscriptions gravées autrefois sur les tombes d’Antoinette Tautes-Duplain, Bonne fille et bonne sœur, et de Marie Angélique, la meilleure des sœurs. Mais qui dira où gît le marquis de Girardin ? Vernouillet, sa commune d’élection, restera-t-elle ingrate ? Imitera-t-elle la générosité de celui qui honorait avec autant d’égards les morts et les vivants ? L’affaire mérite d’être suivie.

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Sœur Marie-Claire Tihon

(Depuis ces lignes, on sait que la mairie de Vernouillet entrepris en 1993 un nettoyage et une restauration en règle du carré historique – Voir notre post sur le cimetière : http://cercle-historique-vernouillet.strikingly.com/blog/le-cimetiere )